______Ça y était. J'étais dans ma nouvelle chambre. On avait fini le déménagement une heure plus tôt. Mon petit frère, Max, avait déjà déballé toutes ses affaires dans sa chambre. J'entendis ma mère m'appeler pour aller mettre le couvert. Je me levai lentement de mon lit et descendis les escaliers à la même vitesse. Je trainai des pieds pour arriver à la cuisine.
« Mais enfin, Lou, qu'est-ce qui ne va pas ? »
Ça, c'était la question que ma mère me posait depuis qu'elle m'avait appris qu'on allait déménager.
« Tu sais très bien ce qui ne va pas, répliquai-je. Je ne voulais pas venir ici. C'est tout pourri, comme endroit. »
Elle ne dit rien. Elle avait l'habitude.
______J'étais entrée dans ma « crise d'adolescence », comme elle disait, à quatorze ans, en février. Mes parents s'étaient séparés voilà un mois. On venait de déménager. Avant, on habitait à Paris. Maintenant, on habitait en pleine campagne. Dépaysement total. Absolument normal selon ma mère. Complètement déprimant selon moi.
______Je pris les assiettes, les couverts et les verres et les disposai sur la nappe dans la salle à manger. Réalisant mon erreur, j'enlevai une assiette, un verre, un couteau et une fourchette et retournai ranger le tout. J'avais oublié. Oublié que papa n'était plus là. Oublié que lui et maman étaient séparés. Oublié qu'il vivait ailleurs. Ou plutôt, que nous vivions ailleurs, et que lui était resté sur Paris.
______Les larmes me montèrent aux yeux. Je courus, montai l'escalier quatre à quatre et m'effondrai sur mon lit, en ayant bien pris soin de fermer la porte derrière moi. Personne ne devait me voir pleurer. Personne.
Le soir, je ne mangeai pas. Je m'étais endormie.
______Vers une heure et quart, je crus entendre un bruit dehors. Je me levai, allai voir par la fenêtre et vis que mon frère avait déjà commencé à laisser des jouets dehors : un ballon – passe encore – un tricycle – Max venait tout juste d'avoir trois ans – et un cheval à bascule. Je m'énervai intérieurement : que faisait le cheval à bascule dehors ?
______Je retournai me coucher en ayant refermé la fenêtre. Là, j'entendis, pour de bon cette fois, quelque chose taper contre cette dernière. Je me précipitai et vis le ballon retomber au pied du cheval, lequel s'était rapproché du tricycle. J'attrapai ma robe de chambre en toute hâte et sortis dans le jardin, en faisant le moins de bruit possible.
______Je me retrouvai au milieu du premier jardin – ma mère n'avait rien trouvé de mieux qu'une maison à deux étages avec un grand jardin devant et un autre derrière alors que, quand on vivait encore avec papa, on était quatre dans un minuscule appartement –, je me plantai face au cheval et le fixai dans les yeux quand j'entendis quelque chose rouler silencieusement sur le gazon.
Juste derrière moi.
______Je me retournai en hâte et découvris le ballon tourner, lentement mais sûrement, autour de moi.
« Ce doit être le vent, murmurai-je pour me rassurer. Non, c'est, le vent, affirmai-je. »
______Je retournai alors mon attention sur le cheval...
... qui avait disparu. Le ballon, qui roulait toujours, arriva devant moi. Je sentis un léger souffle sur mon épaule. Je fis volte-face et vis mon père. J'ouvris la bouche de stupéfaction et le dévisageai. Non, c'était impossible. Ça ne pouvait pas être lui. Et pourtant. Les mêmes yeux verts. Les mêmes cheveux bruns. La même taille impressionnante.
Mon père.
L'effet de surprise passé, je lui sautai dessus en l'enlaçant...
... pour le retrouver dans les « bras » du cheval. Je reculai et crus apercevoir un sourire se dessiner sur ses lèvres. Il fallait vraiment que j'aille me recoucher. J'avais besoin de sommeil.
« Je suis désolé ma chérie, je ne peux t'apparaître que sous cette forme. »
______Je reconnus la voix de mon père raisonner dans ma tête.
« Papa ? Articulai-je. »
______Le cheval acquiesça de la tête en basculant légèrement. Puis ses pates se dessoudèrent des barres métalliques devant le faire basculer. Je l'enfourchai et nous partîmes dans la brume.
______Nous courûmes dans la forêt, de l'autre côté de la rue. Nous rîmes à nous en faire mal au ventre. J'aperçu un écureuil dans un arbre. Il se laissa tomber et atterrit sur mon épaule. Nous parlâmes de tout et de rien, comme si nous nous connaissions depuis des années. Oups... j'ai dit que nous avions parlé, là, non ?
______Au bout d'une demi-heure, mon père m'annonça qu'il fallait rentrer. L'écureuil me donna une noisette que je glissai précipitamment dans ma poche...
... avant de me réveiller en sursaut au beau milieu de mon lit.
« Quel drôle de rêve ai-je fait ! Songeai-je. »
Mon réveil indiquait dix heures trente-neuf. Alors que je m'étais couchée à dix-neuf heures.
J'attrapai ma robe de chambre, l'enfilai et descendis les escaliers en vitesse. Machinalement, je mis mes mains dans mes poches. Cela faisait enrager ma mère, qui voulait que je me conduise comme une jeune fille digne de ce nom. Autrement dit, pas comme un garçon. Et élégamment.
Je retrouvai la noisette donnée par l'écureuil et fus parcourue d'un frisson.
« Allons, pensai-je, c'est sûrement Max qui a voulu me faire casser la machine à laver. »
______Je me ressaisis et rejoignis ma mère sur le canapé, devant la télévision.
Elle regardait les informations.
« ... de l'équipe militaire de Paris... »
Mon père était militaire à Paris. Je retins mon souffle. Ils étaient revenus d'Irak.
« ... Malheureusement, l'équipe n'est pas au complet : trois morts – Pierre Dupont, Thierry Dulac et Jean-Paul Simonet – et dix disparus. Parmi eux, leur adjudant, Richard Cailloux... »
______Ma mère se leva et éteignit la télévision. Elle me regardait.
« Quoi, lui dis-je, tu veux ma photo ? »
Elle soupira et partit dans la cuisine équeuter les haricots verts.
______Richard Cailloux. Leur adjudant. L'ex-mari de ma mère. Mon père. En Irak. Mort. Ou plutôt disparu. Pour la télévision, cela change tout. Pour moi ça ne change rien. Je ne le reverrai plus jamais. C'est pour ça que j'ai rêvé de lui cette nuit. J'en suis sûre. La noisette vient de Max, c'est tout. Je ne l'ai pas vu.
______Mon frère qui, bien évidemment, n'avait pas entendu – de toute façon, pour lui, il s'appelle « papa », alors Richard Cailloux, il ne le connait pas –, alla dans le jardin, sans se soucier de quoi que ce soit. On parie combien que maman va lui cacher ça encore longtemps ?
« Haaaaaaa !!! S'écria Max. »
Tandis que je grognais qu'on ne pouvait pas être tranquille cinq minutes ici, ma mère laissa ses haricots et alla le retrouver.
______Elle revint avec Max dans les bras, au bord des larmes. Je fis semblant de m'intéresser vaguement à eux :
« Qu'est-ce qui se passe, encore ?
- Son cheval à bascule a disparu. Il ne reste qu'une patte. »
Ce fut trop. Je murmurai un vague « Ha, ce n'est que ça... » avant de monter dans ma chambre.
Je pleurais. Arrivée devant la fenêtre, je l'ouvris pour aérer. Un écureuil sauta de son balcon improvisé pour aller dans la poche de ma robe de chambre. Je baissai les yeux sur mon frère qui faisait du vélo, si on peut appeler ça un vélo. Je crus voir un sourire sadique se dessiner sur le ballon, immobile au pied d'un arbre. Sûrement le soleil. L'écureuil sortit de ma poche avec la noisette et sauta de la fenêtre pour se rattraper aux murs et regagner la forêt. Je fis un pas en avant comme pour le retenir, bien consciente que je ne pourrais de toute façon pas emprunter le même chemin que lui. Il se retourna à la frontière de la forêt et me lança un regard avant de s'enfoncer dans les arbres.
Comme une promesse.